Une vague sans précédent depuis la décennie 1960
Entre 2020 et 2024, l'Afrique de l'Ouest et le Sahel ont connu une série de coups d'État militaires qui ont profondément reconfiguré la carte politique de la région : Mali (août 2020, puis mai 2021), Guinée (septembre 2021), Burkina Faso (janvier 2022, puis septembre 2022), Niger (juillet 2023), Gabon (août 2023). Cette concentration d'événements interpelle les observateurs et invite à dépasser les analyses superficielles.
Les facteurs structurels de déstabilisation
Si chaque coup d'État a ses causes immédiates spécifiques, plusieurs facteurs structurels communs peuvent être identifiés.
L'insécurité jihadiste
Dans les pays du Sahel, l'incapacité des gouvernements civils à endiguer l'expansion des groupes armés — Jama'at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM), État islamique au Grand Sahara — a alimenté un sentiment de défaillance de l'État. Les armées, confrontées à des pertes humaines et à des conditions de combat difficiles, ont développé un ressentiment profond envers des dirigeants perçus comme incapables ou corrompus.
La gouvernance défaillante
Dans de nombreux pays concernés, les institutions démocratiques restaient fragiles, les élections étaient entachées de fraudes répétées, et la corruption endémique privait les populations de services publics essentiels. La démocratie formelle ne produisait pas les résultats attendus en termes de développement.
Les inégalités et la frustration des jeunes
Une population jeune, éduquée mais sans perspectives économiques suffisantes, constitue un terreau favorable à la contestation radicale de l'ordre établi.
Le paradoxe du soutien populaire aux putschistes
Un phénomène frappant de cette vague de coups d'État est l'accueil souvent favorable — voire enthousiaste — réservé par une partie de la population aux militaires putschistes. Ce phénomène mérite une analyse nuancée.
- Le soutien populaire ne signifie pas nécessairement l'adhésion au principe des putschs militaires, mais plutôt le rejet des régimes renversés.
- L'instrumentalisation des sentiments antifrançais par certains leaders de transition a amplifié les mobilisations de rue.
- La méfiance envers les médias internationaux et les institutions internationales — perçues comme défendant des intérêts étrangers — a facilité la propagation de narratifs nationalistes.
Les transitions : entre promesses et réalités
Les juntes au pouvoir ont généralement justifié leurs prises de pouvoir par la promesse d'une refondation nationale et d'un retour rapide à l'ordre constitutionnel. La réalité observée est souvent plus contrastée :
- Les délais de transition s'allongent au fil des mois et des années.
- Les restrictions à la liberté de la presse et aux activités politiques se maintiennent.
- Les résultats sécuritaires restent mitigés, même avec de nouveaux partenaires militaires.
Quelles perspectives pour la gouvernance ouest-africaine ?
La crise actuelle pose des questions fondamentales sur les modèles de gouvernance adaptés aux réalités africaines. Le débat dépasse l'opposition simpliste "démocratie vs. autoritarisme" pour interroger les conditions concrètes dans lesquelles des institutions légitimes et efficaces peuvent se construire.
Les réponses viendront des sociétés africaines elles-mêmes : de leurs mouvements citoyens, de leurs intellectuels, de leurs femmes et de leur jeunesse. La communauté internationale aurait intérêt à les écouter davantage qu'à leur prescrire des modèles.