L'Alliance des États du Sahel : genèse d'un projet souverainiste

Formalisée par la Charte du Liptako-Gourma signée à Bamako en septembre 2023, l'Alliance des États du Sahel (AES) regroupe le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Cette alliance marque une rupture historique avec les cadres institutionnels hérités de la période postcoloniale, notamment la CEDEAO, dont les trois États ont décidé de se retirer.

Comprendre la portée de cette alliance suppose d'en analyser les fondements, les ambitions et les défis concrets auxquels elle est confrontée.

Les fondements politiques et sécuritaires

L'AES est née dans un contexte de détérioration profonde de la situation sécuritaire au Sahel. Face à la multiplication des attaques jihadistes et à ce que les dirigeants des trois pays qualifient d'inefficacité des partenariats traditionnels — notamment avec la France et les forces onusiennes —, les trois gouvernements de transition ont choisi de mutualiser leurs efforts militaires.

  • Défense collective : La Charte prévoit une clause de défense mutuelle : toute agression contre l'un des membres est considérée comme une agression contre tous.
  • Force unifiée : Les trois pays travaillent à la mise en place d'une force conjointe capable d'intervenir sur l'ensemble du territoire de l'alliance.
  • Refonte des partenariats : L'AES cherche de nouveaux partenaires — Russie, Türkiye, Iran — pour diversifier ses appuis en matière de défense et d'équipements militaires.

Vers une intégration économique et politique

Au-delà de la sécurité, l'ambition affichée de l'AES est de construire une véritable fédération des trois États. Les chefs d'État des pays membres ont évoqué, lors de plusieurs sommets, la perspective d'une monnaie commune, d'un marché intégré et d'institutions communes.

Ces projets soulèvent néanmoins des questions pratiques importantes :

  1. Les trois pays partagent le franc CFA, une monnaie gérée par la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO) sous tutelle partielle de la France. Une rupture monétaire nécessiterait des préparatifs techniques et institutionnels considérables.
  2. La libre circulation des personnes et des biens existe déjà dans le cadre de la CEDEAO. Sa préservation en dehors de cette organisation représente un défi logistique et diplomatique.
  3. Les économies des trois pays reposent largement sur l'aide internationale et les exportations de matières premières — or, uranium, coton — dont les circuits commerciaux restent fortement connectés à l'Occident.

Les tensions avec la CEDEAO

Le retrait de l'AES de la CEDEAO, officialisé début 2024, a provoqué une crise institutionnelle sans précédent dans la région. La CEDEAO avait imposé des sanctions économiques sévères au Niger après le coup d'État de juillet 2023, menaçant même d'une intervention militaire. Face à la solidarité affichée du Burkina Faso et du Mali, ces menaces n'ont pas été mises à exécution.

La rupture soulève plusieurs enjeux :

  • Le sort des ressortissants des pays AES résidant dans d'autres États membres de la CEDEAO.
  • L'accès aux ports de la côte atlantique pour le Mali et le Burkina Faso, pays enclavés dépendants des corridors commerciaux traversant le Sénégal, la Côte d'Ivoire et le Bénin.
  • La recomposition des espaces économiques régionaux et la concurrence institutionnelle entre les deux blocs.

Un projet encore en construction

L'AES reste, à ce stade, davantage un projet politique qu'une réalité institutionnelle pleinement opérationnelle. Les défis sont immenses : insécurité persistante, économies fragilisées, pression internationale et urgences humanitaires. Mais elle incarne une aspiration profonde à l'autonomie stratégique qui résonne bien au-delà des trois pays fondateurs.

La trajectoire de l'Alliance des États du Sahel sera l'un des marqueurs les plus importants de l'évolution du continent africain dans les années à venir.